L’annonce des sommes astronomiques contenues dans le mémorandum d’entente a suscité des enthousiasmes. Léonce Sinzinkayo, Ingénieur et Expert Consultant en finances publiques et gestion de projets, temporise.

Racontez-nous l’histoire du nickel de Musongati ?

L’histoire du nickel de Musongati est très longue. Je la connais depuis 1975 quand le projet de recherche minière du PNUD a fait la découverte du nickel à Musongati. Tout le monde croyait que le Burundi allait sortir de la pauvreté. On rêvait à des progrès énormes. D’ailleurs beaucoup d’étudiants, dont moi, sont allés étudier en Europe ou dans les pays de l’Est. Je suis parti en Belgique pour les études en ingéniorat des mines. L’espoir était de revenir travailler sur le projet Musongati. Le nickel est là. Les produits associés sont là. Mais comment les séparer ?

Effectivement, quel est le problème avec ce nickel de Musongati ?

C’est le type de gisement latérite nickélifère où le nickel est sous forme oxydée. Pour séparer le nickel et l’oxygène, il faut utiliser beaucoup d’énergie qu’on ne possède pas d’ailleurs. Pendant que j’étais à l’ONATOUR, on a cherché cette énergie. L’exploitation de la tourbe était juste pour fournir de l’énergie à Musongati. On a même eu un prêt de la Banque mondiale pour amener la tourbe du nord vers Musongati. Un projet pharaonique. Depuis 1975 jusqu’à maintenant, on n’a pas encore eu une tonne de nickel à exporter. Je considère ce projet de nickel de Musongati comme empoisonné. Les gens disent qu’on exporte, mais ce sont juste des échantillons qu’on emporte pour analyse.

Tout cela faute d’énergie ?

Oui. Il faut ajouter aussi le problème de transport. Comment transporter ce nickel extrait. Je ne sais pas si l’entreprise BBM à qui ’on vient de retirer l’autorisation d’exploitation avait projeté de transporter des tonnes par la route comme on le fait pour les concentrés des terres rares. Mais ce n’est pas le même prix. A quand le chemin de fer ? Vous voyez, le problème de Musongati est encore là.

Le gouvernement du Burundi vient de signer un mémorandum d’entente avec une société appelée East African Region Project. Que pensez-vous de ce mémorandum ?

Premièrement, je ne connais pas tout le contenu de ce mémorandum. Seulement, on parle juste des chiffres énormes. Je me pose une question : est-ce qu’on ne risque pas de retomber dans les mêmes travers que les partenaires précédents ? C’étaient aussi des sommes énormes. On parlait des barrages avec 800 MW, etc. Mais voilà, on vient de leur retirer le permis d’exploitation, car ils n’ont pas pu honorer leurs engagements. Le risque est le même. Je dirais qu’il y a une question de transparence au niveau du secteur minier.

Comment analysez-vous justement la transparence dans ce secteur ?

Tout d’abord, il faut que tout contrat signé soit public afin de permettre aux citoyens de donner leur avis à propos de ce projet. Il faut aussi auditer. Est-ce qu’on a audité les projets précédents ? Le Burundi avait 15% dans la BMM. Est-ce qu’il y a eu un audit ? Qu’est-ce que cela a donné ? On passe de l’un à l’autre sans un audit. Donc, les mêmes erreurs peuvent produire les mêmes effets. C’est cela ma préoccupation. Ce projet a déjà consommé beaucoup de ressources. Est-ce que cette fois-ci c’est le bon ? On ne peut pas s’empêcher de se poser des questions.

Que faut-il faire selon vous ?

Ce domaine présente beaucoup de risque. Pour éviter tous ces tracas, il faut être transparent, permettre des avis différents, faire des audits. A mon avis, il faut aussi des appels d’offres publics et éviter les marchés de gré à gré, car ces derniers nous entraînent dans des erreurs. Vous risquez de chercher un nouveau partenaire et à la fin vous finissez avec l’ancien partenaire sous un autre nom. C’est pour cela que la transparence et l’audit sont nécessaires.

Pensez-vous que le gouvernement a traîné pour révoquer le permis de BMM ?

Vu le Code minier, je me suis toujours demandé ce qu’on attendait alors que la société n’avait pas réalisé ce qu’elle avait promis.

Selon vous, pourquoi le secteur minier ne génère pas des ressources qu’on attendait ?

C’est une question très difficile et même délicate. Si vous lisez le Plan national de développement (PND), vous allez voir que tout est basé sur la croissance des recettes minières. Le Burundi avait mis beaucoup d’espoir sur cet aspect.

Alors, pourquoi il y a toujours des problèmes ?

C’est pour cette raison que je réclame toujours un audit pour savoir ce qui s’est passé. Ce n’est pas seulement le nickel, il y a les terres rares et tout ce qui est relatif à l’or. Je pense que ce dossier n’est pas clair. C’est un domaine sensible, mais pour qu’il y ait des recettes il faut qu’il soit ouvert et transparent. D’ailleurs les organismes internationaux appellent à la traçabilité des produits miniers, à la transparence. C’est un domaine où il y a beaucoup d’évasion des devises. Au Burundi, il faut qu’il y ait une plateforme officielle entre l’Office burundais des recettes (OBR) et l’Office burundais des mines (OBM) pour qu’il y ait une harmonisation de mécanismes de paiement.

En parlant des recettes, comment se fait la collecte ?

Ce sont des domaines séparés. Il y a les collectes qui se font par l’OBR C’est ce qu’on appelle les taxes de droits communs. Cela est maîtrisé. Mais de l’autre côté, on a donné tout ce qui est recettes minières à l’OBM et il utilise le Code minier et le règlement minier. Les recettes minières sont versées à l’OBR et on les appelle des recettes exceptionnelles. Entre les deux institutions, je n’ai pas senti la collaboration et la transparence. Il y a un mécanisme de transparence qu’il faut instaurer.

C’est pour cela qu’il faut créer une plateforme ?

Une plateforme formelle instaurée par décret pour suivre les recettes minières et sous la supervision de l’OBR. Je sais que certains ne sont pas d’accord, mais c’est mon avis.

Vous croyez que les 500 millions de dollars vont tomber dans les caisses de l’Etat l’année prochaine ?

Oui, c’est possible. Mais, ils sont basés sur quoi ? Parce qu’une redevance est calculée sur base de quelque chose. Est-ce que c’est sur la valeur d’exploitation, sur la superficie, sur les permis. On n’a pas donné les détails. Il faut détailler, car les taxes minières sont bien connues.

Faut-il changer le Code minier ou le laisser ainsi ?

Je trouve le problème au niveau du règlement minier. Les tarifs sont élevés.

Expliquez-nous !

Dans le domaine minier, le Code c’est comme la loi relative aux finances publiques, mais au niveau des mines, il y a le Code des mines et le règlement d’exploitation. C’est dans le règlement qu’on fixe les tarifs pour une tonne de tel minerai, pour une brique, pour les pierres précieuses comme l’or. Tout cela est précisé dans le règlement minier. Il y avait un règlement qui datait de 1976, mais il a été changé en 2015. On a fortement élevé les prix et je crois que cela a causé quelques perturbations.

Où se trouve le problème ?

Quand les taxes sont trop élevées, les investisseurs rechignent. Elles sont élevées par rapport à celles de la République Démocratique du Congo. Pour attirer les investisseurs, on doit à mon avis alléger les tarifs. Il faut le faire aussi pour les terres rares, l’or, etc.

J’insiste sur la transparence au niveau des contrats miniers. Avec la pression citoyenne, les gens sont disciplinés, car ils savent qu’ils sont scrutés à la loupe. Si on laisse les contrats à la discrétion de certains responsables, c’est là où parfois qu’il y a des problèmes.

Vous espérez voir un jour l’extraction du nickel de Musongati ?

Aujourd’hui, j’ai plus de 70 ans… Mais j’espère qu’un jour je verrai une tonne de nickel exporté.

Propos recueillis par Fabrice Manirakiza


Source: IWACU Burundi

By pr.web

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